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Conférence inaugurale du Master en Patrimoine Culturel et Innovation : L’ innovation et la mémoire, pour promouvoir le patrimoine africain à l’ère de l’intelligence artificielle
dimanche 20 septembre 2026, par
L’ institut Kôrè des Arts et Métiers de Ségou a officiellement lancé la première promotion de son Master en Patrimoine Culturel et Innovation, par une conférence inaugurale, le 19 septembre 2026, au CICB. Cette conférence a réuni universitaires, professionnels de la culture, experts et auditeurs autour d’une question incontournable : comment préserver, transmettre et valoriser le patrimoine africain à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle ?
Le patrimoine n’est plus seulement une affaire de conservation. Il est aussi une question de transmission, de création, d’innovation et, de plus en plus, de souveraineté.
C’est autour de cette conviction que l’Institut Kôrè des Arts et Métiers (IKAM) a ouvert, samedi 19 septembre 2026 au Centre international de conférences de Bamako (CICB), la conférence inaugurale de son nouveau Master en Patrimoine Culturel et Innovation (MPCI).
Placée sous le thème « Le patrimoine culturel africain : défis, opportunités et perspectives à l’ère de l’innovation et de l’intelligence artificielle », la rencontre a donné le ton d’une nouvelle aventure académique : former des professionnels capables de regarder le patrimoine non seulement comme un héritage à protéger, mais également comme une ressource vivante de connaissance, de création et de développement. La cérémonie a rassemblé des représentants du ministère de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtelière et du Tourisme, des responsables de l’IKAM, des universitaires, des professionnels du patrimoine, des acteurs culturels, des membres du corps enseignant ainsi que des auditeurs et anciens apprenants de l’Institut.
Une première promotion venue de plusieurs horizons africains
Kéba Daffé, directeur de l’IKAM, a présenté le lancement du Master en Patrimoine Culturel et Innovation comme une étape importante dans l’histoire de son institution.
Il a rappelé que depuis plus d’une décennie, l’IKAM œuvre à la formation et à la professionnalisation des acteurs culturels. Selon lui, le nouveau Master s’inscrit dans cette continuité, avec l’ambition de répondre à un défi qui dépasse les frontières du Mali. Il a souligné que « L’Afrique ne manque ni de créativité, ni de patrimoine, ni de savoirs ». Avant d’ajouter que le véritable défi réside désormais dans la capacité à disposer de compétences, d’institutions et d’outils permettant de préserver ces richesses, de les structurer et d’en faire des ressources au service des sociétés et des territoires.
Ensuite, il a indiqué que la première promotion du Master compte une vingtaine d’auditeurs issus de plusieurs régions du continent, notamment d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et d’Afrique du Nord. Kéba Daffé a estimé que cette diversité constitue une richesse. Mieux, il dira que si les patrimoines sont enracinés dans des communautés et des territoires spécifiques, les problématiques liées à leur sauvegarde, leur transmission, leur valorisation et leur transformation sont largement partagées à l’échelle africaine.
Pour cela, il a estimé que le Master entend donc devenir un espace de confrontation des expériences et de construction de réponses adaptées aux réalités du continent.
Il faut passer de la conservation à la « sauvegarde productive »
L’ auditoire a pu apprécier la déclaration du directeur de l’IKAM qui suggère une « sauvegarde productive du patrimoine », pour ce qui concerne le patrimoine. Selon lui, il ne s’agit plus uniquement de conserver des objets, des monuments ou des pratiques à l’écart de la société. << Il faut également créer les conditions permettant au patrimoine de continuer à vivre, à transmettre des savoirs, à nourrir la création et à contribuer au développement des territoires>>, a-t-il déclaré.
Avant d’attirer l’attention de l’auditoire sur le choix de l’IKAM qui consiste à faire dialoguer le patrimoine avec les industries culturelles et créatives, l’entrepreneuriat, la communication, l’innovation, les technologies numériques et l’intelligence artificielle.
Et, il est claire que cette orientation pose nécessairement de nouvelles interrogations que sont : comment documenter les patrimoines grâce aux technologies ? Comment créer de la valeur sans dénaturer les pratiques et les savoirs ? Comment utiliser l’intelligence artificielle tout en conservant la maîtrise des données culturelles ? Et surtout, comment éviter que les nouvelles technologies ne deviennent un nouvel espace de dépossession des savoirs africains ? Ce sont là, autant de questions auxquelles le Master ne prétend pas apporter des réponses définitives, mais qu’il veut placer au cœur de la formation et de la recherche.
Le patrimoine africain : un champ beaucoup plus vaste qu’on ne le pense
La conférence inaugurale, modérée par Maï Niaré, a donné corps à ces interrogations. Quatre intervenants, quatre expertises et autant de regards complémentaires : le Professeur Ibrahima Wane, le Dr Samuel Sidibé, M. Fallo Baba Keïta et Mme Marcelle Momha, cette dernière intervenant à distance.
Le Professeur Ibrahima Wane a notamment invité à dépasser une conception restrictive du patrimoine. Selon lui, la première difficulté réside précisément dans la délimitation de son champ. << Le patrimoine est vaste et touche à de nombreux domaines de la vie sociale>>, a-t-il indiqué.
Il a également placé la question de la souveraineté au cœur de la réflexion. Pour lui, c’est la communauté qui doit pouvoir identifier ce qui constitue son patrimoine. Cette approche permet alors de poser autrement les questions de responsabilité, de propriété et de protection.
L’universitaire a également appelé à dépasser l’opposition traditionnelle entre patrimoine et innovation. Il cite notamment l’exemple de l’artiste Abdoulaye Konaté, qui a puisé dans un patrimoine collectif lié aux chasseurs pour nourrir une création artistique contemporaine, ainsi que celui d’Ismaël Lo, dont certaines créations musicales s’inscrivent dans un processus de transformation d’éléments culturels en œuvres artistiques capables de circuler à l’échelle internationale.
L’enjeu, explique-t-il, est donc double : inventorier et connaître ce qui existe, mais aussi savoir quoi en faire. Qu’à cela ne tienne, il a estimé que l’innovation ne doit pas remplacer la créativité humaine. Selon lui, elle doit plutôt devenir un outil au service de cette créativité.
Protéger le patrimoine dans un continent en mutation
Pour Fallo Baba Keïta, ancien directeur de l’école du patrimoine africain, l’Afrique possède un patrimoine beaucoup plus riche que ce qui est généralement mis en avant. Selon lui, cette richesse est confrontée à plusieurs menaces. << Les conflits, capables d’entraîner la destruction de sites et de biens culturels, l’évolution rapide des villes, les limites des politiques publiques de protection et l’affaiblissement de certains mécanismes traditionnels de transmission>>, constituent, selon lui, des défis majeurs.
Au regard de cela, il dira que la question est donc de savoir quoi sauvegarder et comment le sauvegarder. Et, comme, il a une réponse claire à cette question, il dira qu’il faut prendre en compte à la fois le patrimoine matériel et le patrimoine immatériel. Et, mieux, il ajoutera que cette sauvegarde passera également par le droit.
Il a rappelé l’existence de conventions internationales. Mais, il a insisté sur la nécessité de renforcer les cadres juridiques nationaux permettant de protéger efficacement les patrimoines et les savoir-faire.
Dans cette perspective, il dira que les pratiques traditionnelles peuvent également nourrir l’innovation contemporaine. L’architecture, par exemple, peut s’inspirer des formes et des techniques traditionnelles pour produire des adaptations répondant aux exigences actuelles.
Redonner leur place aux communautés
Le Dr Samuel Sidibé, pour sa part, a insisté sur la nécessité d’élargir le dialogue avec les détenteurs des savoirs traditionnels. Il a appelé notamment à réexaminer certains récits hérités de l’histoire de l’anthropologie africaine, afin de mieux prendre en compte la parole et l’expérience des communautés concernées. << Cette approche suppose une véritable dimension pédagogique>>, a-t-il déclaré. Avant de soutenir que le patrimoine ne peut être durablement protégé que si les communautés qui le portent sont associées à sa documentation, à sa transmission et à sa valorisation.
Le musée lui-même doit, selon lui, évoluer dans cette direction. « Il faut ouvrir l’espace du musée aux communautés », résume-t-il en substance, plaidant pour que les populations puissent venir au musée, mais également pour que les institutions muséales puissent aller à la rencontre des villages et des détenteurs de savoirs.
Pour Dr Samuel Sidibé, ce sera une manière de renouveler la recherche, mais aussi le discours porté sur les collections et leur histoire.
L’intelligence artificielle : outil ou nouveau risque ?
La présence de l’intelligence artificielle dans le thème de la conférence n’était évidemment pas fortuite. Mme Marcelle Momha a notamment abordé les questions liées à l’archivage, à la patrimonialisation et aux possibilités offertes par l’IA pour transformer et valoriser les données culturelles africaines.
Mais, elle fera remarquer que derrière les promesses technologiques se cachent également des risques. Qui collecte les données ? Qui les conserve ? Qui peut les utiliser ? Dans quelles conditions ? Et surtout, les communautés détentrices de ces savoirs conservent-elles un droit de regard sur leur utilisation ? Ce sont là autant d’interrogations qui ont traversé les échanges.
Pour le Professeur Ibrahima Wane, les productions de l’intelligence artificielle doivent être considérées avec prudence. Il a estimé que l’’IA peut fournir une matière première, mais elle ne saurait être considérée comme un produit culturel fini. << Autrement dit, la technologie doit rester un outil, et non se substituer au travail de connaissance, d’interprétation et de création>>, a-t-il déclaré.
La réflexion sur l’IA rejoint celle sur la souveraineté culturelle, pour la simple raison que numériser le patrimoine ne signifie pas nécessairement en conserver la maîtrise.
Faire du savoir-faire une ressource
La conférence a également déplacé le débat sur le terrain économique. La sauvegarde du patrimoine ne doit pas être dissociée de la capacité des communautés et des professionnels à tirer des revenus de leurs savoir-faire.
<< Les métiers traditionnels, les techniques artisanales, les savoirs des maçons, les pratiques des paroliers et d’autres détenteurs de connaissances constituent autant de ressources susceptibles d’être valorisées>>, a rappelé à titre d’exemple Falo Baba Keita.
Selon lui, la question n’est donc plus simplement de savoir comment conserver un patrimoine, mais également comment permettre à ceux qui le portent d’en vivre dignement. Et, c’est ici que la notion de « sauvegarde productive » de Keba Daffé de l’IKAM, prend tout son sens.
Donc, protéger, transmettre, créer et développer peuvent devenir les différentes dimensions d’une même politique patrimoniale.
Le Musée comme espace de dialogue
Le débat a également mis en lumière le rôle que pourraient jouer les institutions muséales dans cette nouvelle approche. Pour le Dr Samuel Sidibé, le musée gagnerait à multiplier les interactions avec les communautés. Les collections pourraient devenir des points de départ pour retourner sur le terrain, renouveler les recherches et confronter les discours institutionnels aux mémoires et aux savoirs locaux.
Le musée ne serait alors plus uniquement un lieu où l’on conserve des objets. Il deviendrait aussi un espace de rencontre, de dialogue interculturel et de production de connaissances.
Et, nous constatons que cette évolution rejoint l’objectif affiché par l’IKAM : former des professionnels capables de travailler à la croisée de plusieurs mondes — université, musée, communautés, création artistique, entrepreneuriat et technologies.
Une formation au croisement des savoirs
L’un des choix revendiqués par l’IKAM est précisément de ne pas enfermer la formation dans un seul modèle académique.
Les auditeurs seront appelés à travailler avec des universitaires, des professionnels du patrimoine, des experts, des artistes, des entrepreneurs culturels et des détenteurs de savoirs traditionnels. « L’avenir du patrimoine africain ne se construira ni uniquement dans les universités, ni uniquement dans les musées, ni uniquement dans les communautés », a estimé Kéba Daffé. Avant d’ajouter qu’il se construira dans le dialogue entre ces différents espaces de savoir et d’expérience. Cette première promotion devient ainsi une sorte de laboratoire de cette ambition.
« De la conservation à la promotion »
Représentant le ministre de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtelière et du Tourisme, le Dr Daouda Keïta, Directeur du Musée national du Mali, a salué l’initiative de l’IKAM.
Pour lui, la création de ce Master représente une opportunité de renforcer les compétences nécessaires à la promotion du patrimoine culturel africain et à la présence de l’Afrique dans ce qu’il décrit comme la « civilisation de l’universel ».
Il a également estimé que le temps est venu de dépasser une approche limitée à la conservation. « Nous sommes riches de notre patrimoine », a-t-il souligné en substance. Mais, selon lui , cette richesse doit être connue, préservée, sauvegardée et transmise, tout en faisant évoluer les méthodes de valorisation.
<< L’enjeu est d’autant plus important que plusieurs cadres expérimentés arrivent progressivement à la retraite. La formation de nouvelles compétences apparaît donc comme une nécessité pour assurer la continuité du travail patrimonial>>, a-t-il indiqué.
Le représentant du département de la Culture a également mis en avant les valeurs de Danbé et de Maaya, tout en soulignant le rôle que l’innovation peut jouer dans la lutte contre le pillage et les ventes illicites du patrimoine.
L’ère des gardiens et innovateurs du patrimoine
Au terme de cette conférence inaugurale, une conviction s’impose : le patrimoine africain ne peut plus être pensé uniquement comme un héritage figé. Il est vivant. Il évolue. Il se transmet, se transforme et peut également nourrir la création contemporaine et l’économie culturelle.
Mais cette transformation pose des exigences : connaissance, éthique, protection juridique, participation des communautés, maîtrise des données et souveraineté culturelle.
C’est précisément sur cette ligne de crête que l’IKAM entend positionner son nouveau Master en Patrimoine Culturel et Innovation.
Aux premiers auditeurs de cette formation, Kéba Daffé a adressé d’ailleurs une responsabilité particulière : faire en sorte que les connaissances et les outils acquis ne restent pas dans les salles de cours, mais retournent vers les institutions, les projets, les communautés et les territoires.
Faire dialoguer la mémoire et l’innovation, le patrimoine et la technologie, les savoirs traditionnels et les nouveaux outils numériques, est la volonté affichée par l’IKAM.
À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les modes de production, de conservation et de transmission des connaissances, l’IKAM veut préparer une génération de professionnels africains capable non seulement de protéger l’héritage reçu, mais aussi de lui donner de nouvelles formes de vie. Car, comme l’a rappelé l’un des intervenants au cours de cette conférence, la meilleure manière de conserver peut aussi consister à faire vivre, transmettre et développer.
Assane Koné